juillet 20, 2026
geant tech nucleaire

Microsoft, Google, Amazon et Meta multiplient les accords avec des exploitants nucléaires et des développeurs de réacteurs avancés. Ce mouvement est parfois présenté comme une renaissance spontanée de l’atome, provoquée par l’intelligence artificielle. La réalité est plus précise : les entreprises technologiques se heurtent à une contrainte physique que les logiciels ne peuvent contourner.

Leurs centres de données nécessitent une électricité abondante, continue et disponible dans des régions déjà confrontées à des réseaux saturés. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation mondiale des centres de données pourrait presque doubler entre 2025 et 2030, pour atteindre environ 950 TWh. Celle des installations principalement consacrées à l’IA progresserait encore plus rapidement et pourrait tripler sur la même période.

Le nucléaire intéresse donc la tech moins comme symbole écologique que comme infrastructure industrielle.

Une électricité disponible jour et nuit

Les datacenters fonctionnent en permanence. Une interruption de quelques secondes peut perturber des services cloud, des systèmes financiers ou des opérations d’entraînement mobilisant des milliers de processeurs. Les exploitants recherchent par conséquent une production prévisible, capable de fonctionner durant la nuit, en hiver et lors des périodes sans vent.

Le solaire et l’éolien restent indispensables et généralement plus rapides à déployer, mais leur production varie. Les batteries permettent de déplacer de l’énergie pendant quelques heures, sans résoudre seules les déficits prolongés ni les contraintes de réseau. Le nucléaire produit, lui, une puissance importante de manière relativement constante. Le département américain de l’Énergie souligne cette adéquation entre le fonctionnement continu des réacteurs et les exigences de très haute disponibilité des datacenters.

Cette complémentarité explique pourquoi les entreprises technologiques ne remplacent pas leurs achats renouvelables par du nucléaire. Elles cherchent plutôt à compléter le solaire et l’éolien par une source pilotable à faibles émissions, afin de se rapprocher d’un approvisionnement décarboné heure par heure plutôt que d’une simple compensation comptable annuelle.

Des partenariats de nature très différente

Le cas le plus emblématique est celui de Microsoft. En septembre 2024, l’entreprise a conclu un contrat d’achat d’électricité de vingt ans avec Constellation Energy pour soutenir le redémarrage de l’ancien réacteur numéro 1 de Three Mile Island, rebaptisé Crane Clean Energy Center. L’installation doit restituer environ 835 MW au réseau. Initialement prévu pour 2028, son redémarrage est désormais visé pour 2027, mais il reste soumis aux examens et autorisations de la Nuclear Regulatory Commission.

Il ne s’agit pas de construire une centrale à partir de zéro. Microsoft garantit sur la durée un débouché commercial à l’exploitant, ce qui rend économiquement possible la remise en service d’un actif fermé en 2019 pour des raisons financières.

Google a adopté une stratégie différente. Son accord avec Kairos Power porte sur plusieurs petits réacteurs modulaires, ou SMR, représentant jusqu’à 500 MW. Le premier est annoncé pour 2030, les suivants devant être déployés jusqu’en 2035. Google cherche ainsi à créer un carnet de commandes suffisamment important pour aider Kairos à industrialiser une technologie encore émergente.

Amazon combine les deux approches. L’entreprise a investi dans X-energy et s’est associée à Energy Northwest pour développer quatre SMR totalisant environ 320 MW dans une première phase, avec une extension possible jusqu’à 960 MW. Leur mise en service n’est pas attendue avant le début des années 2030. Parallèlement, Amazon a renforcé son accord avec Talen Energy : le producteur doit fournir jusqu’à 1 920 MW issus de la centrale nucléaire de Susquehanna jusqu’en 2042, avec une montée en puissance progressive.

Meta est allé encore plus loin. Après avoir signé un contrat de vingt ans pour soutenir la centrale de Clinton, dans l’Illinois, le groupe a annoncé en janvier 2026 des accords avec Vistra, TerraPower et Oklo. Ces projets pourraient représenter jusqu’à 6,6 GW d’électricité nucléaire existante, augmentée ou nouvelle d’ici 2035. Une grande partie de cette puissance reste toutefois conditionnelle : elle dépend de prolongations de licences, d’augmentations de capacité et de réacteurs avancés qui doivent encore être construits et, pour certains, pleinement autorisés.

Le terme « investissement » recouvre donc un continuum allant du simple achat de production existante au financement du développement technologique.

Sécuriser les prix et les implantations

L’intérêt du nucléaire n’est pas seulement énergétique ou climatique. Il est également financier.

Les prix de gros de l’électricité peuvent varier fortement. Un contrat de quinze ou vingt ans permet à une entreprise technologique de connaître une partie de ses coûts futurs, tandis que le producteur obtient des revenus suffisamment prévisibles pour financer la maintenance, le combustible, la prolongation de la centrale ou un nouveau projet.

Les groupes technologiques disposent précisément de ce qui manque souvent au secteur nucléaire : des bilans financiers solides, une demande massive et une capacité à s’engager sur plusieurs décennies. L’AIE identifie les délais de construction, l’intensité capitalistique et le risque de dépassement des coûts comme les principaux obstacles au financement de nouveaux réacteurs. Un client solvable offrant un contrat à long terme réduit une partie de ce risque, sans toutefois le supprimer.

Le nucléaire permet également de sécuriser la localisation des datacenters. Une centrale existante possède généralement déjà des lignes électriques, des raccordements à haute tension, du foncier et une main-d’œuvre spécialisée. Réutiliser ces infrastructures peut être plus rapide que d’attendre la construction de nouveaux réseaux dans des régions où les files de raccordement durent plusieurs années.

Préserver une centrale n’équivaut pas toujours à ajouter de l’électricité

L’argument climatique doit néanmoins être examiné avec rigueur.

Prolonger une centrale qui aurait autrement fermé peut éviter son remplacement par du gaz ou du charbon. Dans ce cas, le bénéfice climatique est réel. Mais acheter l’électricité d’une centrale qui aurait continué à fonctionner ne crée pas automatiquement de nouvelle production décarbonée. Cela peut principalement réserver à un acteur privé une part d’une ressource déjà disponible.

La distinction entre capacité existante et capacité additionnelle est donc fondamentale. Dans l’accord Meta-Vistra, par exemple, 2 176 MW proviennent de centrales déjà en fonctionnement, tandis que 433 MW supplémentaires doivent être obtenus par des augmentations de puissance. Les deux catégories ne doivent pas être présentées comme ayant le même impact sur l’offre électrique.

Les expressions « jusqu’à 500 MW » ou « jusqu’à 6,6 GW » exigent la même prudence. Elles décrivent un potentiel contractuel, pas une production garantie. Entre l’annonce et la livraison se trouvent les autorisations, le financement, la chaîne d’approvisionnement, la construction et la qualification du combustible.

La controverse de la captation du réseau

L’installation d’un datacenter directement à côté d’une centrale nucléaire paraît rationnelle : l’électricité parcourt moins de distance et le client bénéficie d’une source dédiée. Mais ce modèle soulève une question politique majeure : une entreprise peut-elle réserver une centrale existante tout en continuant à bénéficier indirectement du réseau collectif ?

Cette controverse a éclaté autour du projet Amazon-Talen à Susquehanna. En novembre 2024, la Federal Energy Regulatory Commission a rejeté une modification qui aurait augmenté de 300 à 480 MW la charge directement associée au site. Le débat portait notamment sur la fiabilité, les services fournis par le réseau et le risque que certains coûts de transport soient transférés aux autres consommateurs.

La FERC a ensuite lancé une procédure plus générale sur les datacenters colocalisés, avant d’ordonner à l’opérateur PJM d’établir des règles plus transparentes afin de protéger la fiabilité et les consommateurs.

Le problème dépasse donc le nucléaire. Il s’agit de déterminer qui paie les nouvelles lignes, les réserves de secours, les services d’équilibrage et les investissements rendus nécessaires par une charge privée de plusieurs centaines de mégawatts.

Des SMR prometteurs, mais pas encore une solution immédiate

Les petits réacteurs modulaires occupent une place centrale dans les annonces parce qu’ils promettent une construction en série, des installations plus petites et des coûts plus prévisibles. Mais ces avantages restent en grande partie à démontrer commercialement.

Kairos a obtenu des permis pour ses réacteurs expérimentaux Hermes, ce qui constitue une étape réglementaire importante. Cela ne signifie pas encore que ses futures centrales commerciales pourront être produites rapidement et au coût prévu.

Le département américain de l’Énergie estime lui-même que le déploiement commercial généralisé des réacteurs avancés interviendra vraisemblablement dans les années 2030. D’ici là, l’augmentation immédiate de la demande des datacenters sera surtout couverte par les centrales existantes, les renouvelables et, dans de nombreuses régions, le gaz naturel.

À cela s’ajoute la question du combustible. Plusieurs réacteurs avancés nécessitent de l’uranium faiblement enrichi à haute teneur, ou HALEU, dont l’offre américaine reste insuffisante. Le gouvernement fédéral finance actuellement le développement d’une chaîne d’approvisionnement nationale.

Déchets, sûreté et acceptabilité ne disparaissent pas

L’absence d’émissions directes importantes de CO₂ pendant la production ne règle pas toutes les externalités. Le nucléaire génère du combustible usé hautement radioactif qui doit être refroidi, protégé, stocké puis isolé sur le long terme. Aux États-Unis, une grande partie reste conservée dans des piscines ou des conteneurs à sec sur les sites des centrales.

Les nouveaux accords ne suppriment donc ni la nécessité d’une surveillance réglementaire indépendante, ni le coût du démantèlement, ni le besoin d’une solution durable pour les déchets. La puissance financière d’un acheteur technologique ne doit pas permettre d’accélérer les projets en affaiblissant les exigences de sûreté ou la consultation des populations locales.

Une stratégie rationnelle, mais pas une garantie climatique

Les investissements nucléaires de la tech répondent à une logique cohérente : l’IA exige une puissance constante, les réseaux sont sous tension et les engagements climatiques rendent politiquement difficile le recours exclusif au gaz. Le nucléaire offre aux entreprises une combinaison rare de volume, de continuité, de faibles émissions opérationnelles et de visibilité à long terme.

Mais la valeur climatique de chaque accord dépend de questions concrètes : ajoute-t-il réellement de nouvelles capacités ? À quelle date seront-elles disponibles ? Qui supporte le risque financier ? Le datacenter paie-t-il l’intégralité des infrastructures qu’il mobilise ? Quelle production remplacera l’électricité nucléaire retirée au marché général ?

Le nucléaire peut contribuer à rendre l’expansion de l’IA moins carbonée. Il ne peut toutefois servir d’alibi à une croissance illimitée de la consommation électrique. La stratégie crédible reste un portefeuille combinant nucléaire, renouvelables, stockage, réseaux, flexibilité et surtout efficacité informatique.

La véritable mesure du succès ne sera pas le nombre de gigawatts annoncés, mais la quantité d’électricité bas-carbone supplémentaire effectivement livrée — sans transférer les coûts ni les risques aux autres consommateurs.