août 27, 2026
mev

Sur une blockchain, l’ordre des transactions n’est pas toujours neutre. Voir une opération avant son exécution, placer une transaction juste avant elle ou réorganiser plusieurs ordres peut permettre de réaliser un bénéfice. Cette valeur, appelée MEV, alimente une économie spécialisée dont certaines activités améliorent le fonctionnement des marchés, tandis que d’autres prélèvent discrètement de la valeur sur les utilisateurs.

Lorsqu’un utilisateur échange des cryptomonnaies sur une plateforme décentralisée, sa transaction n’est généralement pas exécutée dès qu’il appuie sur « Confirmer ».

Elle est d’abord diffusée au réseau et attend d’être intégrée dans un bloc. Pendant ce délai, des acteurs spécialisés peuvent détecter l’opération, simuler ses conséquences et soumettre leurs propres transactions afin de profiter du changement de prix qu’elle provoquera.

Cette capacité à tirer un bénéfice de l’inclusion, de l’exclusion ou de l’ordre des transactions est appelée MEV, pour maximal extractable value. Le terme désignait initialement la miner extractable value, car les mineurs construisaient les blocs. Depuis le passage d’Ethereum à la preuve d’enjeu, les validateurs et surtout des constructeurs de blocs spécialisés occupent cette position.

Pourquoi l’ordre des transactions a-t-il une valeur ?

Une blockchain ne traite pas nécessairement les opérations dans l’ordre où les utilisateurs ont cliqué.

Chaque bloc possède une capacité limitée. Plusieurs transactions peuvent chercher à modifier le même marché, liquider le même emprunteur ou exploiter la même différence de prix. Celle qui est exécutée en premier peut capter l’opportunité ; les suivantes arrivent trop tard ou obtiennent un résultat moins favorable.

Prenons deux plateformes sur lesquelles un jeton vaut respectivement 100 et 101 dollars. Un robot peut l’acheter sur la première et le revendre immédiatement sur la seconde. Une fois l’opération réalisée, les prix se rapprochent et l’opportunité disparaît.

Plusieurs robots peuvent détecter cette différence au même moment. Ils sont alors prêts à verser des frais plus élevés pour que leur transaction soit placée en priorité. Une partie du profit revient au robot, tandis qu’une autre est transférée au producteur du bloc sous forme de paiement.

Les premiers travaux ayant formalisé la MEV ont observé ces compétitions entre robots d’arbitrage et montré que le contrôle de l’ordre des transactions pouvait générer des revenus importants, mais aussi créer des tensions pour la sécurité du consensus.

Qui participe à cette économie ?

La chaîne de la MEV réunit plusieurs acteurs.

L’utilisateur crée d’abord une transaction. Lorsqu’elle est envoyée dans un mempool public, son contenu peut être observé avant son inscription définitive sur la blockchain.

Des searchers, ou chercheurs de MEV, surveillent ensuite les transactions et l’état des protocoles. Leurs logiciels simulent de nombreuses combinaisons pour repérer des arbitrages, des liquidations ou des opérations susceptibles d’être anticipées.

Sur Ethereum, la construction des blocs est souvent confiée à des builders spécialisés. Ceux-ci combinent les transactions des utilisateurs et les ensembles d’opérations proposés par les searchers afin de produire le bloc le plus rentable.

Des relais transmettent les propositions, puis le validateur sélectionné choisit généralement l’offre qui lui verse la rémunération la plus élevée. Le logiciel MEV-Boost formalise ce marché en séparant la construction du bloc de sa proposition au réseau.

Le validateur ne connaît donc pas nécessairement le détail de toutes les stratégies contenues dans le bloc. Il peut simplement accepter l’offre économiquement la plus avantageuse.

L’attaque sandwich : la forme la plus visible

L’attaque sandwich constitue l’exemple classique de MEV préjudiciable.

Supposons qu’un utilisateur souhaite acheter une quantité importante d’un jeton sur une plateforme décentralisée. Son ordre fera monter le prix, car il retire une partie de la liquidité disponible.

Un robot repère la transaction en attente et construit trois étapes :

  1. il achète le jeton juste avant l’utilisateur ;
  2. l’ordre de l’utilisateur est exécuté et fait progresser le prix ;
  3. le robot revend immédiatement ses jetons à ce prix supérieur.

La transaction de la victime est ainsi prise en sandwich entre l’achat et la vente du robot.

L’utilisateur reçoit moins de jetons que prévu, tandis que le robot transforme une partie de son impact sur le marché en bénéfice. L’opération reste valide puisque l’utilisateur avait accepté une certaine tolérance de glissement, ou slippage.

Une tolérance trop large donne davantage d’espace au robot. Une tolérance trop faible peut cependant provoquer l’échec de la transaction lorsque le marché bouge naturellement.

Ce mécanisme ressemble au front-running des marchés traditionnels, mais il est automatisé à partir d’informations visibles publiquement avant l’exécution.

Toute MEV est-elle nuisible ?

Non. Certaines formes de MEV remplissent une fonction économique.

L’arbitrage rapproche les prix entre plusieurs plateformes. Sans arbitragistes, un même actif pourrait durablement se négocier à des valeurs différentes.

Les liquidations jouent également un rôle essentiel dans les protocoles de prêt. Lorsqu’un emprunteur n’apporte plus suffisamment de garanties, un acteur extérieur peut rembourser une partie de sa dette et recevoir une récompense. Cette incitation contribue à empêcher le protocole d’accumuler des créances insuffisamment garanties.

Dans ces situations, plusieurs robots se disputent une opportunité prévue par le protocole. Le bénéfice n’est pas nécessairement prélevé sur un utilisateur qui ignorait ce qui se passait.

La frontière n’est toutefois pas toujours nette. Un arbitrage peut corriger les prix tout en exploitant l’ordre important d’un utilisateur. Une liquidation peut protéger le protocole tout en imposant une pénalité sévère à l’emprunteur.

La question pertinente n’est donc pas de savoir si la MEV est « bonne » ou « mauvaise », mais qui crée la valeur, qui la capture et quelles conséquences l’extraction produit sur les autres participants.

Pourquoi cette économie reste-t-elle invisible ?

L’utilisateur voit généralement le prix demandé, les frais de réseau et le résultat final. Il ne voit pas forcément les profits réalisés autour de sa transaction.

La MEV n’apparaît pas comme une commission distincte. Elle peut prendre la forme d’un taux d’exécution légèrement moins favorable, d’une liquidation plus rapide ou d’une occasion d’arbitrage captée par un autre acteur.

Elle est également difficile à mesurer. Une opération peut réunir plusieurs stratégies, utiliser différents protocoles et être combinée à d’autres transactions dans un même bloc. Une partie des accords passe en outre par des canaux privés plutôt que par le mempool public.

Cette opacité favorise l’émergence d’une infrastructure très spécialisée : robots, constructeurs de blocs, relais, fournisseurs de flux privés et systèmes de simulation.

Une menace pour la décentralisation ?

La MEV récompense les acteurs disposant des meilleurs algorithmes, des données les plus rapides et des relations les plus étroites avec les sources de transactions.

Un constructeur recevant directement les ordres de grands portefeuilles ou de plateformes possède un avantage sur ceux qui ne voient que le mempool public. Davantage d’ordres lui permettent de produire des blocs plus rentables, donc de gagner davantage d’enchères et d’attirer encore plus de flux.

Cette dynamique peut concentrer la construction des blocs entre quelques opérateurs.

La séparation entre proposeurs et builders cherche à empêcher que chaque validateur doive développer sa propre infrastructure sophistiquée. Elle ouvre la compétition entre constructeurs, mais elle ne supprime pas la MEV : les builders continuent précisément d’optimiser l’ordre des transactions pour maximiser la valeur de leurs blocs.

Sur certaines solutions de seconde couche, le pouvoir d’ordonner les transactions appartient à un séquenceur. Optimism indique par exemple que son séquenceur construit les blocs et utilise un mempool privé pour éviter d’exposer les transactions aux opportunités classiques de MEV. Cette protection réduit certaines attaques, mais concentre aussi l’ordre des opérations entre les mains de l’opérateur du séquenceur.

Comment protéger les utilisateurs ?

Une première solution consiste à ne pas diffuser les transactions sensibles dans le mempool public. Des services comme Flashbots Protect les transmettent par un canal privé afin de les cacher aux robots de front-running et de sandwich. Ils peuvent également restituer à l’utilisateur une partie de la MEV générée par son opération.

Cette protection n’est pas gratuite sur le plan institutionnel. L’utilisateur doit faire confiance au canal privé, à ses règles de partage et aux constructeurs auxquels la transaction est transmise. Le risque de prédation publique peut être remplacé par une dépendance à une infrastructure privée.

D’autres mécanismes cherchent à réduire l’impact de l’ordre :

  • enchères par lots dans lesquelles plusieurs ordres sont exécutés au même prix ;
  • systèmes d’« intentions » où l’utilisateur décrit le résultat souhaité plutôt que la transaction exacte ;
  • remboursement d’une partie du bénéfice aux utilisateurs ;
  • séparation plus stricte entre les acteurs qui choisissent les transactions et ceux qui proposent les blocs ;
  • chiffrement des transactions jusqu’à ce que leur ordre soit fixé.

Des propositions de mempools chiffrés sont actuellement étudiées pour empêcher les constructeurs de lire le contenu des transactions avant leur classement. Elles restent toutefois des pistes techniques et non une élimination déjà acquise de la MEV.

Une conséquence structurelle de la finance programmable

La MEV n’est pas un simple bug que quelques ajustements suffiraient à supprimer. Elle naît du caractère programmable des transactions et du fait que leur ordre peut modifier les prix, les liquidations et la répartition des gains.

L’éliminer entièrement pourrait aussi empêcher des activités utiles comme l’arbitrage ou les liquidations. Le véritable objectif consiste donc à limiter les formes prédatrices, à redistribuer plus équitablement la valeur et à éviter que le pouvoir de construction des blocs ne se concentre.

Pour l’utilisateur, la prudence passe par des protections concrètes : limiter le slippage, éviter les ordres disproportionnés par rapport à la liquidité, utiliser des interfaces protégeant contre les sandwiches et vérifier les conditions de routage des transactions.

La MEV révèle finalement une réalité souvent masquée par le discours sur l’automatisation : même sur une blockchain, l’ordre des opérations constitue un pouvoir. Et dès qu’un pouvoir peut modifier le prix obtenu par les autres, un marché se forme pour le contrôler.