
Les entreprises et administrations européennes utilisent largement des modèles, des services cloud et des processeurs contrôlés par des groupes américains. Cette dépendance peut affecter la confidentialité, la continuité des services et la liberté de choix.
Le risque le plus crédible n’est pas une coupure soudaine de toute l’Europe. Un modèle peut toutefois être retiré, ses tarifs modifiés ou ses conditions durcies. Une organisation construite autour d’une seule interface dépend alors de décisions qu’elle ne maîtrise pas.
L’Europe peut réduire cette vulnérabilité. Elle ne pourra cependant pas devenir rapidement autonome sur toute la chaîne, des semi-conducteurs aux modèles les plus puissants. La stratégie crédible repose donc moins sur l’autarcie que sur la diversification, la portabilité et le développement de capacités européennes dans les domaines critiques.
La dépendance ne concerne pas seulement les modèles
Parler d’une « IA américaine » peut laisser croire que le problème se limite au chatbot visible par l’utilisateur. En réalité, plusieurs couches se superposent.
La première est celle des modèles accessibles par API. La deuxième est le cloud : même un modèle développé en Europe peut être entraîné ou exécuté chez un hyperscaler américain.
La troisième est le matériel. L’entraînement des modèles avancés dépend d’accélérateurs spécialisés, un marché sur lequel l’offre européenne reste limitée. Le rapport Draghi décrivait comme massive la dépendance européenne au cloud américain et relevait que l’industrie européenne de l’IA reposait largement sur des processeurs avancés américains.
La dépendance s’étend aussi aux outils de développement et aux places de marché. Remplacer un modèle peut donc déplacer le problème plutôt que le supprimer.
Pourquoi cette dépendance devient-elle risquée ?
Le premier risque est opérationnel. Les modèles accessibles uniquement par API ne sont pas des actifs possédés par leurs clients. Le fournisseur peut les mettre à jour, les remplacer ou les retirer.
Anthropic a, par exemple, retiré plusieurs versions de Claude en 2025 et 2026, en demandant aux développeurs de migrer vers des modèles plus récents. Cette pratique est normale dans un secteur qui évolue vite, mais elle montre qu’une application dépendante d’un service distant doit pouvoir absorber des changements de comportement, de coût et de performance.
Le deuxième risque concerne les données et la juridiction. Héberger les informations en Europe ne garantit pas toujours une souveraineté complète si le fournisseur reste soumis à une autorité étrangère. Le cadre de souveraineté cloud de la Commission européenne examine précisément l’exposition aux législations non européennes et la capacité du client à contrôler ses données et ses services d’IA.
Le troisième risque est géopolitique. Des sanctions, des restrictions commerciales ou des changements de politique peuvent affecter l’accès à des composants ou à des services. Bâtir des fonctions essentielles sur l’hypothèse d’un accès étranger permanent reste donc une faiblesse.
L’Europe dispose déjà d’acteurs crédibles
La situation européenne ne se résume pas à une absence d’entreprises.
Mistral AI développe des modèles généralistes et spécialisés, dont certains sont distribués avec des poids ouverts et peuvent être auto-hébergés. Cette possibilité permet à une organisation d’exécuter le modèle dans sa propre infrastructure et de conserver davantage de contrôle sur ses données, ses versions et ses coûts.
L’entreprise allemande Aleph Alpha vise notamment les usages souverains et les secteurs réglementés. D’autres acteurs se spécialisent dans la traduction, la santé, l’industrie ou le déploiement sécurisé.
OpenEuroLLM cherche de son côté à produire une famille de modèles ouverts et documentés couvrant les langues de l’Union. Des modèles dont les données, le code d’entraînement et les évaluations sont davantage documentés peuvent servir de base commune aux administrations, chercheurs et entreprises.
Ces initiatives ne remplacent pas chaque modèle américain. Elles montrent néanmoins qu’une offre locale peut être pertinente pour le multilinguisme, la confidentialité, l’adaptation métier et le déploiement sur site.
Les infrastructures publiques se renforcent
Le manque de puissance de calcul constitue l’un des principaux obstacles à l’émergence de modèles européens.
L’Union a développé un réseau d’AI Factories autour des supercalculateurs EuroHPC. En juillet 2026, EuroHPC indiquait superviser 19 usines d’IA et 13 antennes destinées notamment à donner aux start-up et aux PME un accès au calcul et à un accompagnement spécialisé. Les investissements européens et nationaux dans le calcul intensif et ces infrastructures doivent atteindre 10 milliards d’euros entre 2021 et 2027.
Des projets de gigafactories doivent compléter ce dispositif pour entraîner et exécuter des modèles de nouvelle génération. L’Europe a également lancé en février 2026 un Frontier AI Grand Challenge destiné à financer l’entraînement d’un modèle de pointe.
Ces investissements réduisent la barrière d’entrée, mais ne garantissent pas l’apparition de champions. Il faut aussi des chercheurs, de l’énergie, des données, des clients et des capitaux durables.
Une infrastructure européenne peut rester dépendante
La souveraineté n’est pas binaire.
Un centre de données situé en Europe et exploité sous droit européen peut encore utiliser des accélérateurs NVIDIA et une pile logicielle largement construite autour de cet écosystème.
Mistral indique avoir entraîné sa famille Mistral 3 sur des processeurs NVIDIA Hopper et a renforcé en mars 2026 son partenariat avec le groupe américain. Ce choix est industriellement rationnel, mais il rappelle qu’un modèle européen ne constitue pas à lui seul une chaîne technologique indépendante.
Le Chips Act et le Chips Act 2.0 proposé en juin 2026 cherchent à renforcer les semi-conducteurs européens. Construire une alternative complète dans les accélérateurs, les mémoires et les logiciels prendra néanmoins plusieurs années.
La réglementation ne remplace pas une industrie
L’AI Act impose aux fournisseurs de modèles généralistes présents sur le marché européen des obligations de transparence, de respect du droit d’auteur et, pour les systèmes les plus puissants, de gestion des risques.
Ces règles sont applicables depuis août 2025, tandis que les pouvoirs de contrôle et de sanction de la Commission entrent en application en août 2026.
Ce cadre peut améliorer la responsabilité des fournisseurs, y compris américains. Il ne crée toutefois ni processeurs, ni centres de données, ni modèles compétitifs.
La souveraineté exige donc deux politiques complémentaires : imposer des garanties aux technologies utilisées en Europe et rendre les solutions européennes suffisamment performantes, accessibles et financées pour être choisies autrement que par obligation.
Une réglementation complexe ou appliquée différemment selon les États pourrait même pénaliser davantage une jeune entreprise européenne qu’un groupe mondial disposant d’importantes ressources juridiques.
La solution réaliste est le multi-fournisseur
Réduire le risque n’exige pas de bannir tous les modèles américains.
Une organisation peut éviter de construire son application autour d’une API impossible à remplacer, utiliser des couches techniques permettant de changer de modèle et conserver ses données dans des formats exportables. Elle peut évaluer plusieurs fournisseurs sur les mêmes tâches et maintenir une solution de secours.
Les traitements sensibles peuvent être confiés à des modèles auto-hébergés ou à des prestataires européens offrant de fortes garanties de contrôle. Les tâches moins critiques peuvent continuer à utiliser les meilleurs services mondiaux.
Les contrats doivent également prévoir la réversibilité : exportation des données, délai avant retrait d’un modèle, assistance à la migration et limites claires sur la réutilisation des informations.
Cette stratégie transforme la souveraineté en capacité de choix. Une organisation reste libre d’utiliser une technologie étrangère tant qu’elle peut réellement en changer.
Réduire la dépendance plutôt que promettre l’indépendance
L’Europe peut réduire sa dépendance aux intelligences artificielles américaines, mais elle ne peut pas la supprimer rapidement.
Elle possède des chercheurs, des entreprises, des données industrielles, un marché important et une infrastructure publique de calcul en expansion. Ses faiblesses restent sérieuses : manque de capitaux à grande échelle, fragmentation du marché, domination américaine dans le cloud et dépendance aux accélérateurs étrangers.
L’objectif raisonnable n’est donc pas de remplacer chaque service américain par une copie européenne. Il est d’empêcher qu’une administration, une entreprise ou une infrastructure critique soit prisonnière d’un seul fournisseur, d’une seule juridiction ou d’une seule technologie.
L’autonomie stratégique ne signifie pas tout produire seul. Elle signifie pouvoir continuer à fonctionner, négocier et choisir lorsque les conditions extérieures changent.