
Certaines entreprises utilisent désormais leur trésorerie, émettent de nouvelles actions ou s’endettent pour acheter massivement du Bitcoin. Cette stratégie peut amplifier les gains lorsque le marché progresse. Elle peut aussi transformer une société cotée en véhicule spéculatif à effet de levier, exposant ses actionnaires à la baisse du Bitcoin, à la dilution et aux contraintes de refinancement.
Pendant longtemps, la trésorerie d’une entreprise avait principalement vocation à financer son activité, absorber les imprévus et couvrir ses engagements. Les liquidités excédentaires étaient généralement placées dans des instruments peu risqués et facilement mobilisables.
Les sociétés dites Bitcoin Treasury Companies suivent une logique différente. Elles considèrent le Bitcoin comme leur principal actif de réserve et cherchent à augmenter continuellement la quantité détenue, parfois davantage que leur chiffre d’affaires ou leur activité opérationnelle.
Strategy, anciennement MicroStrategy, a popularisé ce modèle. D’autres sociétés, comme Metaplanet au Japon ou Strive aux États-Unis, revendiquent désormais explicitement une stratégie d’accumulation de Bitcoin financée par les marchés de capitaux. Metaplanet indique notamment recourir à des financements en actions et en dette afin d’augmenter la quantité de Bitcoin attribuable à chaque action.
Toutes les stratégies ne présentent pas le même risque
Une entreprise rentable peut décider de placer une partie limitée de sa trésorerie excédentaire en Bitcoin. Si cet argent n’est pas nécessaire à son fonctionnement et si l’exposition reste proportionnée, le risque demeure circonscrit.
La situation change lorsque la société finance ses achats en émettant :
- de nouvelles actions ordinaires ;
- des obligations convertibles ;
- de la dette garantie ;
- des actions préférentielles assorties de dividendes ;
- ou plusieurs de ces instruments simultanément.
Elle ne se contente alors plus d’investir une réserve existante. Elle construit une position à effet de levier et crée des engagements financiers destinés à financer un actif qui ne génère aucun flux de trésorerie propre.
Le Bitcoin ne verse ni intérêt ni dividende. Les intérêts de la dette, les dividendes préférentiels et les dépenses de l’entreprise doivent donc être financés par son activité opérationnelle, de nouvelles levées de fonds ou la vente d’une partie des bitcoins.
Pourquoi cette mécanique fonctionne-t-elle lorsque le marché monte ?
Le modèle peut être très puissant lorsque l’action de l’entreprise se négocie à une valeur supérieure à celle de ses bitcoins nets de dettes.
Imaginons une société possédant pour un milliard d’euros de Bitcoin, mais valorisée deux milliards en Bourse. Elle peut émettre pour 100 millions d’euros de nouvelles actions, puis utiliser le produit pour acheter du Bitcoin.
Si les titres sont vendus avec une prime suffisamment importante, la quantité de Bitcoin rapportée à chaque action existante peut augmenter malgré la création de nouvelles actions. La dilution juridique est alors réelle, mais elle peut être compensée par une augmentation plus rapide des actifs.
Ce mécanisme explique l’usage d’indicateurs comme le « BTC Yield », qui mesure généralement l’évolution du nombre de bitcoins rapporté à un nombre d’actions dilué.
Mais cet indicateur ne correspond pas à un rendement financier traditionnel. Strategy précise elle-même qu’il ne mesure ni le rendement de l’actionnaire, ni le revenu produit par les bitcoins, ni la capacité de l’entreprise à honorer ses obligations. Il ne tient pas pleinement compte des dettes et des droits prioritaires accordés aux détenteurs d’actions préférentielles.
La stratégie repose donc sur un cercle favorable : hausse du Bitcoin, appréciation de l’action, accès facilité au capital, nouvelles émissions et achats supplémentaires.
Ce cercle peut cependant s’inverser.
Ce qui se produit lorsque le Bitcoin chute
La première conséquence est comptable. Depuis l’adoption des nouvelles règles américaines de juste valeur, les variations du Bitcoin sont enregistrées dans le résultat des entreprises concernées. Une baisse importante peut donc provoquer une perte comptable massive, même si aucun bitcoin n’est vendu.
Cette perte ne crée pas nécessairement une crise de liquidité immédiate. Elle révèle toutefois la volatilité du bilan et peut peser sur la confiance des investisseurs.
Le deuxième effet concerne l’action. Une société de trésorerie Bitcoin ne baisse pas forcément dans les mêmes proportions que le Bitcoin. Son cours peut chuter davantage si la prime dont elle bénéficiait disparaît.
L’actionnaire subit alors deux contractions :
- la valeur des bitcoins détenus diminue ;
- le marché accepte de payer une prime moins élevée — voire applique une décote — à la société.
Une baisse de 30 % du Bitcoin peut ainsi entraîner une baisse beaucoup plus forte de l’action, sans qu’il soit nécessaire que l’entreprise fasse faillite.
Le véritable danger : des obligations fixes face à un actif volatil
Le risque central n’est pas seulement la baisse du Bitcoin. C’est la rencontre entre cette baisse et des échéances qui, elles, ne diminuent pas.
Une obligation doit être remboursée ou refinancée. Les intérêts doivent être payés. Les actions préférentielles peuvent imposer des distributions régulières. Les frais de fonctionnement continuent d’exister.
Au 28 juin 2026, Strategy estimait ses paiements annuels d’intérêts et de dividendes préférentiels à environ 1,76 milliard de dollars. L’entreprise avait constitué une réserve en dollars de 2,55 milliards, soit approximativement 17,4 mois de couverture selon ses propres calculs.
La création de cette réserve constitue une mesure de prudence, mais elle montre aussi que le modèle exige désormais des flux de trésorerie considérables indépendamment de l’évolution du Bitcoin.
Fin mai 2026, Strategy a par ailleurs déclaré avoir vendu 32 bitcoins, les fonds devant contribuer au paiement de distributions sur ses actions préférentielles. Ce volume restait marginal par rapport à ses avoirs, mais l’opération contredit l’idée selon laquelle une société de trésorerie Bitcoin ne serait jamais susceptible de vendre ses actifs.
Si les marchés de capitaux restent accessibles, l’entreprise peut lever de nouveaux fonds. Mais lorsque le Bitcoin et l’action chutent simultanément, émettre des titres devient plus coûteux et plus dilutif.
La société doit alors choisir entre plusieurs solutions défavorables : ralentir ses achats, augmenter la rémunération offerte aux investisseurs, vendre des bitcoins, réduire ses réserves ou émettre davantage d’actions à un cours dégradé.
La dilution peut-elle réellement enrichir les actionnaires ?
L’émission d’actions n’est pas automatiquement destructrice. Elle peut créer de la valeur lorsque les nouveaux titres sont vendus nettement au-dessus de la valeur économique des actifs qu’ils représentent.
Mais cette création de valeur dépend d’une prime boursière qui n’appartient pas à l’entreprise. Elle est accordée par le marché et peut disparaître rapidement.
Lorsque l’action se négocie avec une décote sur la valeur nette des bitcoins, émettre de nouvelles actions pour acheter davantage de Bitcoin peut au contraire transférer de la valeur des anciens actionnaires vers les nouveaux investisseurs.
La dilution concerne aussi le contrôle et les bénéfices futurs. Même si la quantité de Bitcoin par action augmente temporairement, chaque action représente une fraction plus faible de l’activité opérationnelle, des droits de vote et des éventuelles distributions futures.
Il faut donc analyser la valeur nette par action après prise en compte de la dette, des actions préférentielles et des autres engagements — pas seulement le nombre brut de bitcoins par action.
Une activité opérationnelle progressivement reléguée
Une autre question concerne la raison d’être de l’entreprise.
Lorsqu’une société accumule des bitcoins à une échelle très supérieure à son activité historique, son cours dépend de moins en moins de ses produits, de ses clients ou de sa capacité d’innovation. Elle devient essentiellement un véhicule d’exposition au Bitcoin financé par une structure de capital complexe.
Cela peut attirer des investisseurs qui recherchent précisément cet effet de levier. Mais les actionnaires ayant investi dans l’activité d’origine se retrouvent exposés à une stratégie différente de celle qu’ils avaient initialement choisie.
La direction peut également consacrer davantage de temps à lever des capitaux et à communiquer sur le Bitcoin qu’à améliorer les performances opérationnelles.
Comment mesurer le niveau de danger ?
Le nombre de bitcoins détenus ne suffit pas pour évaluer une société. Les actionnaires doivent examiner :
- la part des achats financée par la trésorerie, la dette et l’émission d’actions ;
- le montant des intérêts et dividendes obligatoires ;
- les dates d’échéance et les garanties accordées aux créanciers ;
- la réserve de liquidités disponible hors Bitcoin ;
- la valeur nette des bitcoins après déduction des engagements prioritaires ;
- l’évolution du nombre d’actions entièrement dilué ;
- la capacité de l’activité opérationnelle à produire du cash.
Il faut aussi simuler plusieurs scénarios. Que resterait-il aux actionnaires ordinaires si le Bitcoin chutait de 30 %, 50 % ou 70 % ? L’entreprise pourrait-elle couvrir deux années d’engagements sans émettre d’actions ni vendre ses bitcoins ?
Une stratégie asymétrique, pas un placement passif
Les sociétés qui accumulent du Bitcoin ne mettent pas systématiquement leurs actionnaires en danger. Une exposition modérée, financée par des excédents réels et soutenue par une activité rentable, peut rester maîtrisable.
Le risque devient beaucoup plus élevé lorsque l’entreprise dépend d’une hausse continue du Bitcoin et du maintien d’une prime boursière pour financer ses obligations et poursuivre ses acquisitions.
Dans ce cas, l’action n’est pas un simple substitut au Bitcoin. Elle combine le risque du Bitcoin, l’effet de levier, la dilution, les choix de la direction et une hiérarchie de créanciers pouvant être prioritaires sur les actionnaires ordinaires.
La question pertinente n’est donc pas : “Combien de bitcoins cette entreprise possède-t-elle ?” Elle est : “Combien de risques financiers a-t-elle transférés à ses actionnaires pour les acquérir — et que restera-t-il si le marché cesse de financer la stratégie ?”