
On parle beaucoup de l’empreinte carbone du numérique, beaucoup moins de son empreinte hydrique. Pourtant, derrière chaque mail, chaque heure de streaming, chaque sauvegarde “dans le cloud”, de l’eau est utilisée : pour fabriquer les équipements, produire l’électricité, refroidir les serveurs et extraire les ressources nécessaires à l’industrie électronique.
La question “combien d’eau consomment réellement les technologies modernes ?” est plus complexe qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas seulement de compter les litres utilisés dans les data centers, mais de comprendre toute la chaîne qui va de la mine au smartphone, du data center au recyclage.
Qu’entend-on par “empreinte hydrique du numérique” ?
L’empreinte hydrique désigne la quantité d’eau utilisée directement ou indirectement pour produire un bien ou un service. Appliquée au numérique, elle inclut :
- l’eau utilisée pour fabriquer les équipements : smartphones, ordinateurs, serveurs, routeurs, antennes, câbles ;
- l’eau utilisée pour produire l’électricité consommée par ces équipements (selon le mix énergétique local) ;
- l’eau utilisée directement pour refroidir certaines infrastructures, en particulier les data centers.
On distingue souvent :
- l’eau “bleue” : prélevée dans les rivières, nappes, lacs, utilisée puis rejetée plus ou moins altérée ;
- l’eau “verte” : associée à l’eau de pluie, moins directement pertinente ici ;
- l’eau “grise” : volume théorique nécessaire pour diluer les polluants jusqu’à un niveau acceptable.
Dans le numérique, ce sont surtout l’eau bleue et l’eau grise qui sont en jeu : prélèvements pour les process industriels, refroidissement, production d’énergie, et pollution associée.
Où l’eau est-elle consommée dans la chaîne numérique ?
L’empreinte hydrique du numérique ne se concentre pas en un seul point. Elle est répartie sur plusieurs maillons.
1. La fabrication des équipements électroniques
La production de composants électroniques (semi-conducteurs, puces, mémoires) est particulièrement intensive en eau. Les salles blanches et les étapes de gravure utilisent de grandes quantités d’eau ultra-pure pour :
- nettoyer les wafers de silicium entre les différentes couches de traitement ;
- évacuer certains produits chimiques ;
- assurer des conditions de fabrication extrêmement contrôlées.
À cela s’ajoute la fabrication des cartes, des écrans, des batteries et des boîtiers, ainsi que l’extraction et le raffinage des métaux et minerais. Chaque smartphone, chaque ordinateur, chaque serveur “embarque” ainsi une quantité d’eau qui a été utilisée en amont, loin du regard de l’utilisateur final.
2. Les data centers : refroidir pour continuer à calculer
Les data centers sont le cœur physique du cloud. Ils consomment de l’électricité pour faire tourner les serveurs, mais aussi pour maintenir ces machines à une température stable. Selon les technologies et le climat local, cela peut impliquer :
- des systèmes de refroidissement par air uniquement ;
- des systèmes utilisant l’évaporation d’eau (tours de refroidissement, adiabatique) ;
- des solutions hybrides combinant air, eau, et parfois récupération de chaleur.
Dans les data centers qui recourent à l’eau pour le refroidissement, chaque kilowattheure consommé peut être associé à un prélèvement d’eau plus ou moins important, selon le rendement du système et la manière dont l’eau est réutilisée ou rejetée.
3. Les réseaux et infrastructures télécom
Les antennes, les routeurs, les équipements d’acheminement des données consomment eux aussi de l’électricité en continu. L’empreinte hydrique associée dépend surtout :
- du mix énergétique (certaines productions d’électricité consomment beaucoup d’eau, d’autres très peu) ;
- de la densité des infrastructures et de leur efficacité énergétique.
Là encore, une grande partie de cette eau est “indirecte” : elle est consommée par les centrales électriques, pas par les équipements réseau eux-mêmes.
4. Les appareils des utilisateurs
Un ordinateur portable, un smartphone ou une télévision connectée consomme de l’électricité à l’usage, ce qui implique, en arrière-plan, une consommation d’eau pour produire cette électricité. Cependant, pour beaucoup d’appareils, le gros de l’empreinte hydrique se situe en amont, lors de la fabrication.
Rester plusieurs heures en visioconférence, jouer en cloud gaming ou regarder une série en streaming mobilise à la fois :
- la consommation électrique de l’appareil ;
- celle du réseau ;
- celle du data center qui héberge la plateforme de service.
Pourquoi il est difficile de répondre par un chiffre unique
La question “combien d’eau consomme le numérique ?” appelle naturellement à des chiffres, des litres par heure de streaming ou par mail envoyé. En réalité, ces chiffres varient fortement selon :
- la localisation des infrastructures (climat, disponibilité de l’eau, mix électrique) ;
- les choix technologiques (type de refroidissement, efficacité énergétique, type de data center) ;
- la méthodologie de calcul (inclut-on la fabrication des équipements, l’eau grise, uniquement les usages, etc.) ;
- l’intensité et la nature des usages (vidéo HD, IA, stockage, simple navigation).
Deux heures de streaming n’auront pas la même empreinte hydrique selon que la vidéo est hébergée dans un data center refroidi à l’air dans une région tempérée, ou dans une installation recourant massivement à l’eau dans une zone plus chaude. De même, fabriquer un smartphone dans une usine très optimisée ou dans une autre plus ancienne ne représente pas la même consommation.
C’est pourquoi il faut se méfier des comparaisons trop simplistes du type “envoyer un mail consomme X litres d’eau”. Ces ordres de grandeur peuvent sensibiliser, mais ils simplifient à l’extrême une réalité beaucoup plus nuancée.
Des usages numériques très contrastés
Tous les usages numériques n’ont pas le même poids sur l’empreinte hydrique. À titre d’illustration :
- Le streaming vidéo et audio mobilise fortement les infrastructures réseau et les data centers, surtout en haute définition et sur de longues durées.
- Le stockage massif de données “au cas où” (sauvegardes redondantes, données jamais supprimées) laisse des serveurs tournés en permanence pour héberger des informations peu utilisées.
- Les calculs intensifs (entraînement de modèles d’intelligence artificielle, rendu 3D, simulation) mobilisent beaucoup de puissance de calcul concentrée dans certains data centers.
- Les usages légers (consultation de pages simples, petits e-mails, messageries textuelles) pèsent relativement moins par unité de service, même s’ils participent à la consommation globale lorsqu’ils sont massifs.
Ce qui compte, ce n’est pas seulement “faire du numérique”, mais le type d’activités que l’on réalise, leur intensité, leur durée et les infrastructures mobilisées.
Enjeux géographiques : là où l’eau manque déjà
L’empreinte hydrique du numérique ne se juge pas uniquement en volume global, mais aussi en fonction du contexte local. Prélever de l’eau dans une région abondamment arrosée n’a pas le même impact qu’en zone de stress hydrique.
Les principaux enjeux sont :
- la localisation des data centers : installer de grandes infrastructures très consommatrices d’eau dans des régions déjà fragiles sur le plan hydrique accentue les tensions locales ;
- la concentration industrielle : certaines régions accueillent de nombreux sites de fabrication de semi-conducteurs ou d’équipements électroniques, ce qui cumule les impacts ;
- l’effet “eau virtuelle” : les pays importateurs de matériel numérique “importent” aussi, indirectement, l’eau utilisée dans les pays de production.
Là encore, la question n’est pas seulement celle du volume d’eau, mais celle de la pression exercée sur des ressources locales parfois déjà fortement sollicitées par l’agriculture, l’industrie ou l’usage domestique.
Comment réduire l’empreinte hydrique du numérique ?
Réduire l’empreinte hydrique du numérique suppose d’agir à plusieurs niveaux : industriels, politiques, mais aussi individuels et organisationnels.
Côté infrastructures et industrie
- Améliorer l’efficacité des data centers : recourir au refroidissement par air lorsque le climat le permet, utiliser des sources d’eau non potable ou des eaux usées traitées, optimiser la circulation de l’air et la densité des serveurs.
- Transparence des indicateurs : développer et publier des indicateurs d’empreinte hydrique (et pas seulement énergétique), pour que les clients puissent comparer les services.
- Éco-conception des équipements : réduire l’empreinte hydrique en amont, en optimisant les procédés de fabrication, en favorisant le recyclage de l’eau sur site.
- Allongement de la durée de vie des terminaux : concevoir des appareils réparables et maintenables, afin de réduire la fréquence de fabrication de nouveaux équipements.
Côté utilisateurs et organisations
- Allonger la durée d’usage des appareils : remplacer moins souvent smartphones, ordinateurs, téléviseurs. Une grande partie de l’empreinte hydrique est “à l’achat”.
- Privilégier les solutions sobres : limiter la vidéo haute définition pour des usages où elle n’apporte pas de valeur, désactiver les lectures automatiques, éviter les sauvegardes redondantes inutiles.
- Rationaliser le stockage : nettoyer régulièrement les données inutiles dans le cloud, archiver de manière plus intelligente, éviter de multiplier les copies non nécessaires.
- Choisir des prestataires transparents : lorsque c’est possible, se tourner vers des fournisseurs de services numériques qui publient des informations sur leur consommation d’eau et leur politique environnementale.
Conclusion : une empreinte invisible, mais bien réelle
L’empreinte hydrique du numérique est largement invisible pour l’utilisateur final : aucun compteur d’eau ne s’affiche sur l’écran quand on lance une vidéo ou qu’on synchronise des fichiers. Pourtant, chaque service en ligne repose sur une infrastructure matérielle qui, elle, consomme de l’eau tout au long de son cycle de vie.
Plutôt que de chercher un chiffre unique censé résumer la “consommation d’eau du numérique”, il est plus utile de comprendre où et comment l’eau est utilisée, quelles activités sont les plus intensives, et quels leviers existent pour réduire cette pression. La réponse à la question “combien d’eau consomment réellement les technologies modernes ?” dépend de nos choix collectifs : où nous fabriquons, comment nous refroidissons, quelle électricité nous utilisons et quel type de numérique nous voulons encourager.
En d’autres termes, l’empreinte hydrique du numérique n’est pas une fatalité figée, mais une conséquence directe de nos arbitrages techniques, économiques et d’usage. La rendre visible est un premier pas pour la réduire.