septembre 27, 2026
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L’Union européenne veut réduire sa dépendance envers l’Asie et les États-Unis en développant une industrie locale des semi-conducteurs. Derrière cet objectif de souveraineté se trouve une seconde promesse : produire des composants dans un environnement réglementaire et énergétique potentiellement plus favorable au climat.

Cette promesse est plausible, mais elle n’a rien d’automatique. Les usines de semi-conducteurs comptent parmi les installations industrielles les plus complexes et les plus gourmandes en ressources. Elles consomment de grandes quantités d’électricité et d’eau ultrapure, utilisent des centaines de produits chimiques et rejettent des gaz dont le pouvoir de réchauffement peut être des milliers de fois supérieur à celui du CO₂.

La question pertinente n’est donc pas seulement de savoir si davantage de puces seront fabriquées en Europe, mais si leur empreinte par fonction utile sera réellement inférieure à celle des composants qu’elles remplacent.

Une stratégie industrielle désormais chiffrée

Le règlement européen sur les semi-conducteurs, ou European Chips Act, est entré en vigueur en septembre 2023. Il devait renforcer la recherche, développer les capacités de production et contribuer à porter à 20 % la part européenne de la production mondiale de semi-conducteurs en valeur d’ici 2030. En juin 2026, la Commission a proposé un Chips Act 2.0, destiné à accélérer les autorisations, soutenir davantage de projets industriels et stimuler la demande européenne en puces avancées comme conventionnelles.

Selon le bilan le plus récent de la Commission, le premier règlement aurait mobilisé plus de 52 milliards d’euros d’investissements publics et privés. Treize décisions d’aides d’État représentaient, en juillet 2026, plus de 32 milliards d’euros de dépenses industrielles. Les principaux projets comprennent l’usine ESMC de Dresde, portée par TSMC, Bosch, Infineon et NXP, pour plus de 10 milliards d’euros ; l’extension STMicroelectronics-GlobalFoundries de Crolles, estimée à 7,5 milliards ; ainsi que la nouvelle usine d’Infineon à Dresde, évaluée à 3,54 milliards.

Les communications officielles doivent néanmoins être lues avec prudence. En avril 2025, la Commission évoquait plus de 80 milliards d’euros d’investissements « catalysés », contre 52 milliards dans son bilan de juin 2026. Ces chiffres utilisent manifestement des périmètres différents et ne peuvent pas être traités comme une mesure homogène des sommes effectivement engagées ou dépensées.

La Cour des comptes européenne estime en outre que l’objectif de 20 % est très improbable. Son scénario central ne prévoit qu’environ 11,7 % du marché mondial en 2030. Elle souligne l’absence initiale d’indicateurs opérationnels précis, les délais de construction de quatre à cinq ans et la dépendance de nombreux projets aux décisions finales des industriels.

Pourquoi fabriquer une puce émet autant

La production commence par la purification du silicium et la fabrication de plaquettes parfaitement régulières. Des centaines d’étapes successives permettent ensuite de déposer, graver, nettoyer et modifier des couches de matériaux dont l’épaisseur se mesure parfois en nanomètres.

Les salles blanches doivent maintenir une température, une humidité et une concentration de particules extrêmement contrôlées. Les machines de lithographie, les pompes à vide, les fours, les dispositifs de refroidissement et les installations de traitement de l’air fonctionnent presque continuellement.

Les procédés les plus avancés sont généralement plus complexes que les générations précédentes. Ils nécessitent davantage d’étapes, de matériaux et d’équipements. L’institut européen Imec estime que, si la croissance actuelle se poursuit sans amélioration suffisante, la fabrication des circuits intégrés pourrait représenter environ 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre en 2040. Il souligne néanmoins que les données publiques restent insuffisantes pour comparer précisément les technologies et les usines.

Les émissions ne proviennent pas uniquement de l’électricité. La gravure et le nettoyage des chambres de dépôt utilisent notamment des composés fluorés comme le trifluorure d’azote, certains perfluorocarbures ou l’hexafluorure de soufre. Lorsqu’ils ne sont pas détruits par les systèmes de traitement, ces gaz peuvent exercer un effet climatique considérable.

Le nouveau règlement européen sur les gaz fluorés interdit les rejets intentionnels lorsqu’ils ne sont pas techniquement nécessaires et impose des obligations de prévention, de suivi et de déclaration, y compris pour certains usages de l’industrie des semi-conducteurs. Il ne supprime cependant pas immédiatement tous ces gaz des procédés industriels.

L’électricité européenne peut constituer un avantage

La fabrication locale pourrait être moins carbonée si elle s’appuie sur un réseau électrique plus propre que celui des régions où les composants auraient autrement été produits.

L’intensité moyenne en gaz à effet de serre de l’électricité européenne a diminué de 63 % entre 1990 et 2024, et de 11 % pour la seule année 2024. La progression des énergies renouvelables, le recul du charbon et le redressement de la production nucléaire ont contribué à cette évolution.

Cette moyenne européenne masque toutefois d’importantes différences nationales et horaires. Une usine située dans une région encore fortement alimentée par le charbon ou le gaz ne bénéficiera pas de la même empreinte qu’une installation raccordée à une production hydraulique, nucléaire, éolienne ou solaire abondante.

Acheter des certificats renouvelables ne garantit pas davantage que l’usine fonctionne physiquement avec une électricité décarbonée à chaque heure. Pour démontrer un avantage climatique, les industriels devraient publier leur consommation réelle, le mix régional utilisé et l’additionnalité des nouvelles capacités énergétiques financées.

L’emplacement des usines devra également tenir compte de la disponibilité du réseau. Une fab consommant plusieurs centaines de mégawatts peut concurrencer l’électrification des transports, du chauffage ou d’autres industries si de nouvelles capacités bas-carbone ne sont pas construites simultanément.

L’Europe dispose d’un levier technologique crédible

L’Europe possède une position forte dans certains équipements nécessaires à la fabrication, notamment la lithographie et les systèmes de création de masques. Elle accueille aussi Imec, l’un des principaux centres mondiaux de recherche en microélectronique, ainsi que des fabricants spécialisés dans les composants automobiles, industriels et de puissance. Elle reste en revanche dépendante de pays tiers pour la logique la plus avancée, les mémoires et plusieurs étapes d’assemblage et de test.

Cette base scientifique peut être utilisée pour intégrer l’environnement dès la conception des procédés. Le programme Sustainable Semiconductor Technologies and Systems d’Imec évalue la consommation d’énergie, l’eau, les matériaux et les émissions des futurs nœuds technologiques avant leur industrialisation.

Des essais menés par l’institut ont permis de récupérer environ 70 % de l’hydrogène utilisé dans un procédé de lithographie extrême ultraviolet. L’optimisation de certaines opérations de gravure et des empilements de matériaux a également réduit de plus de 60 % les émissions correspondantes dans des résultats initiaux. Ces chiffres concernent des procédés particuliers et ne représentent pas une réduction de 60 % de l’empreinte totale d’une puce.

La stratégie européenne peut accélérer la diffusion de ces solutions en conditionnant les aides publiques à leur adoption. Mais les textes industriels restent principalement centrés sur la souveraineté, la capacité et la rapidité des autorisations. Le projet de Chips Act 2.0 prévoit notamment des procédures pouvant être limitées à douze mois et un élargissement des aides aux projets « premiers du genre ». Ses objectifs publiés accordent beaucoup moins de place à des seuils environnementaux chiffrés.

Relocaliser ne signifie pas décarboner

Le principal risque est celui d’un effet d’addition. Une usine européenne ne réduit les émissions mondiales que si sa production évite réellement celle d’une installation plus carbonée, ou répond à une demande qui aurait de toute façon existé.

Si les capacités asiatiques continuent de croître parallèlement aux nouvelles capacités européennes, le résultat sera une augmentation de la production mondiale. Des gains d’efficacité par plaquette pourront alors être annulés par le volume supplémentaire de puces fabriquées.

La relocalisation ne supprime pas non plus la chaîne d’approvisionnement internationale. Les wafers, gaz, produits chimiques, équipements et matériaux peuvent toujours provenir d’autres continents. L’assemblage et le packaging peuvent également être réalisés hors d’Europe. Une puce gravée à Dresde ne devient donc pas entièrement « européenne » ni automatiquement peu carbonée.

L’économie de transport constitue vraisemblablement un avantage secondaire par rapport à l’énergie et aux émissions directes de fabrication. Les puces ont une grande valeur pour une masse relativement faible, tandis que leurs procédés industriels sont extrêmement énergivores. Le bénéfice potentiel de l’Europe vient donc surtout de son électricité, de ses normes et de sa capacité à imposer des procédés plus propres, non de la seule réduction des distances parcourues. Cette conclusion constitue une inférence fondée sur la structure de la chaîne et les principales sources d’impact identifiées par les travaux européens.

L’eau constitue une autre limite majeure

Une usine utilise de grandes quantités d’eau pour produire l’eau ultrapure nécessaire au rinçage des plaquettes. Une partie peut être traitée et réutilisée, mais les taux de recyclage annoncés ne correspondent pas toujours à une réduction équivalente des prélèvements.

Le problème dépend fortement de la localisation. Un même volume consommé n’a pas le même impact dans une région disposant d’une ressource abondante et dans un bassin soumis à des sécheresses ou à des conflits d’usage.

Une politique industrielle cohérente devrait donc évaluer le stress hydrique local avant d’autoriser les projets, imposer des objectifs de réduction des prélèvements et publier séparément les volumes captés, consommés, rejetés et réutilisés. L’indicateur vague de « taux de recyclage de l’eau » ne permet pas à lui seul d’évaluer la pression exercée sur le territoire.

Conditionner les milliards publics à des résultats mesurables

L’Europe possède les moyens de fabriquer des puces moins polluantes, mais elle doit transformer cet avantage réglementaire potentiel en obligations contractuelles.

Les aides publiques devraient être conditionnées à une intensité carbone maximale par plaquette et par puce fonctionnelle, à un taux vérifié de destruction des gaz fluorés, à des seuils de consommation d’eau adaptés au bassin local et à la publication des émissions couvrant l’électricité, les procédés et la chaîne d’approvisionnement.

Il faudrait également mesurer les rendements industriels. Une usine peut présenter une consommation relativement efficace par plaquette tout en produisant un nombre élevé de circuits défectueux. L’indicateur pertinent est donc l’impact par composant conforme et utilisable, et non seulement par wafer introduit dans la chaîne.

Les fabricants devraient enfin être contraints d’utiliser une méthode commune. Sans périmètre identique, une entreprise peut exclure les machines, les bâtiments, les produits chimiques ou les matières premières et afficher artificiellement une empreinte inférieure à celle de ses concurrentes.

Un avantage possible, pas encore démontré

La stratégie européenne peut créer une industrie des semi-conducteurs plus écologique que la moyenne mondiale. L’Union dispose d’un réseau électrique en décarbonation, de réglementations environnementales relativement exigeantes et d’acteurs capables d’améliorer les procédés.

Mais les investissements annoncés poursuivent d’abord des objectifs de souveraineté et de compétitivité. Leur valeur climatique dépendra des critères imposés aux usines et de leur capacité à remplacer une production plus polluante plutôt qu’à s’y ajouter.

Le succès ne devra donc pas être mesuré uniquement en milliards d’euros, en emplois ou en part de marché. Une stratégie véritablement durable devra démontrer une baisse de l’énergie, de l’eau, des gaz fluorés et des matières consommées pour chaque fonction informatique produite.

L’Europe ne fabriquera pas des puces écologiques simplement parce qu’elles portent la mention « made in EU ». Elle le fera si l’accès aux subventions et au marché européen dépend d’une performance environnementale transparente, vérifiée et supérieure à celle des installations concurrentes.